LA MAISON DES MORTS - roman - diffusion hebdomadaire

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Re: LA MAISON DES MORTS - roman - diffusion hebdomadaire

Message par konsstrukt le Ven 11 Déc 2009 - 16:02

ATTENTION :
pour une raison à la con et dépendante de la yaourtière qui me sert de boite crânienne, RIEN change de titre. désormais et jusqu'à la fin (j'espère), ce sera LA MAISON DES MORTS.
***

Je ferme la porte derrière moi. Je ferme à clé. Je descends les marches. Je ne vais pas vite. Mais ça n’est pas à cause du sac. Je me demande quel est le dernier geste que j’ai fait dans cette maison. J’ai pissé un peu avant d’enfiler mon manteau mais ça n’est pas ça. C’est quoi. Je suis resté un moment devant la porte. J’ai encore marché un peu dans les pièces. Ah oui. J’ai pris le bol encore plein de Chocapics et de lait – les Chocapics à moitié dissous faisaient une bouillie marron – et je l’ai mis dans l’évier. Habitude à la con. Mon dernier geste dans cet appartement.
Je remonte les quelques marches. Je laisse les clés sous notre paillasson. Il est bleu sombre. Par une bête coïncidence c’est le même que celui de nos voisins de palier. Je redescends les marches. Je sens le poids du sac sur mon épaule. Ca n’est pas désagréable. Ca veut dire quelque chose. Ca donne une impression de réalité. La pesanteur du réel. Rien à voir avec mon sac d’école ni avec la valise que prends pour les vacances chez mamie. Tiens si ça se trouve c’est chez elle que j’irais si je prévenais les flics. Rien à foutre. Ma décision est pris de toute façon.
J’ouvre la porte. Je sors de l’immeuble. Sensation de froid d’abord sur mes mains et puis juste après sur mon visage. Froid vif et clair. Ca fait du bien.
Je me retourne pour regarder la porte de l’immeuble se fermer. Je n’ai plus les clés. Sans les clés impossible d’entrer à moins de sonner chez un voisin et je ne le ferai pas.
La porte se ferme lentement à cause du ressort qui la retient. Je la regarde tout le long de son parcours. Ca prends plusieurs secondes. A chacune je peux remonter et ne pas être parti. A la toute fin le ressort se détend et elle se ferme d’un coup en produisant un claquement métallique.
Voilà. C’est fermé.
Par superstition ou je ne sais quoi j’actionne la poignée. Non. Ca ne s’ouvre pas. De là où je me trouve je discerne la porte de l’appartement. Je dois faire un effort pour la voir à cause de la lumière du soleil qui se reflète dans la porte vitrée de l’immeuble et la rend opaque.
Un dernier regard. Et puis je me détourne et je me casse.
Une émotion violente me traverse quand j’entre la clé dans la serrure de la chambre d’hôtel – la chambre trente-six. Je tourne. Déclic. J’ouvre. J’entre – l’émotion ne me lâche pas.
Je commence à comprendre – peut-être – ce qui passe par la tête de ma mère quand elle fugue.
J’ai un truc au ventre – une sensation – putain que je me sens vivant. Bordel de Dieu.
J’entre la tête baissée – à cause de l’effort de porter le sac – ça fait bien deux heures que je le porte non stop. Je me retourne pour fermer la porte. Léger claquement de la poignée. Exotique après des années à écouter un autre claquement. On peut pas la fermer à clé de l’intérieur. Il y a un verrou. Je le pousse. Je laisse tomber mon sac sur le sol. Je laisse tomber la clé à côté du sac.
La première chose que je remarque : les consignes se sécurité sur la porte. C’est une feuille de plastique souple. Elle est vissée dans la porte. La porte est bleu. La moquette sur le sol est marron clair. Presque beige.
Ensuite je me retourne et je regarde tout le reste. La chambre est de faibles dimensions. J’occupe un corridor bref. Sur le mur à ma droite : un tableau qui représente un bateau. Sur le mur à ma gauche : une porte – je l’ouvre : les toilettes le lavabo la cabine de douche. Je referme et j’avance. La chambre proprement dite est un rectangle. J’y débouche par le grand côté. Un lit à deux places occupe la surface principale. Il est de profil par rapport à moi. Sa tête part du mur qui est situé à ma droite. C’est un lit en bois blanc d’allure massive. Il est flanqué de part et d’autre de deux tablettes surmontées d’ampoules protégées par des globes. Sur la tablette de droite il y a un téléphone et une télécommande. Sous le téléphone il y a une feuille de papier protégée par une pochette plastique. Au-dessus de la tête il y a un tableau qui représente une mer démontée. Le mur en face de moi est percé d’une grande fenêtre carrée. La lumière y pénètre bien. A gauche de la fenêtre une armoire en bois blanc haute et étroite occupe l’angle. Son unique porte est ouverte. Sur le mur situé à ma gauche il y a une patère. Dans l’angle du mur gauche opposé à celui de l’armoire et presque au plafond il y a une petite télévision orientée vers le lit. Au plafond il y a une troisième ampoule elle aussi protégée par un globe. Les murs sont jaune très pale. Le plafond est blanc. Tout est propre. Ca sent le propre. La lumière est très belle.
Je m’allonge sur le lit.
Depuis le lit en regardant dehors je ne vois que le ciel. Le ciel tout blanc avec quelques effilochements blancs. Je ne vois pas le soleil. Je perçois juste son incandescence qui me force à plisser les yeux. Je reste un moment ainsi. Mes pensées vont et viennents. Elles progressent par à-coups et par associations d’idées. Je me concentre sur certaines que j’essaie de suivre mais je n’y arrive pas – une autre survient et je bondis dessus et je suis entraîné davantage que je n’entraîne quoique ce soit.
J’ai des inquiétudes pour l’avenir. Et en même temps ce sont des inquiétudes sans réelle substance – abstraite – en tout cas elles n’ont pas de prise sur mes émotions. Je perçois ce que tout cela a d’inquiétant mais je ne l’éprouve pas.
Allongé sur ce lit j’ai des ébauches d’avenirs – des rêveries – avec une fille qui me dépucèle – des gens qui m’apprennent des choses – je crois que ça va bien se passer.
La chambre d’hôtel – ce lit inconnu anonyme et confortable – cette vue que je ne connais pas encore et que je vais découvrir dans quelques minutes – le ciel – la lumière – tout ça se conjugue pour faire naître un sentiment d’allégresse.
Au bout de quelques minutes comme prévu j’en ai marre de rester sur le lit – et puis je sens que si je reste encore un peu plus longtemps je vais m’endormir – c’est le même genre d’abrutissement soudain quand on est confronté à une situation horrible ou impossible à assimiler – ton meilleur ami meurt sous tes yeux – ou alors tu apprends que tu perds tout – ta maison tout – et hop tu as un gros coup de pompe un gros coup de barre et tu dors. Je sais comment ça s’appelle ce truc ça s’appelle une fugue psychogénique – tu fuis dans le sommeil une réalité trop horrible et angoissante pour être appréhendée.
Pourtant moi c’est pas le cas c’est pas ça du tout.
Au contraire je suis bien je suis dans l’action et ma réalité n’est pas horrible du tout. Même si ma mère a disparu.
Je me lève du lit et je vais à la fenêtre.
Je vois la place Jean-Jaurès entourée de quatre cafés. Il y a le Jean-Jaurès le Mistral le Café riche et le Bon copain. Les terrasses sont sorties malgré le froid et malgré le froid il y a du monde attablé en terrasse. Au Café riche la terrasse est chauffée. Au Jean-Jaurès elle est protégée par des sorte de paravents en plastique transparents. Aux deux autres elle est laissée au vent mais il y a autant de monde partout. A part au Riche les gens gardent leurs manteau et boivent surtout des cafés et des chocolats. Il y a aussi du monde en salle mais de là où je me trouve je ne parviens pas à voir comment ils sont habillés ni ce qu’ils boivent – je distingue juste leurs silhouettes.
La place et les rues qui en rayonnent est pavée à l’ancienne. Les gens émergent d’une rue traversent la place d’un pas vif et disparaissent par une rue. C’est étrange de voir cette place que je connais et ces bistrots – j’ai bu des coups dans chacun d’eux – d’un point de vue totalement différent. Je me sens étranger. Je me sens comme un touriste dans ma propre ville. J’ai des visions d’autres villes – d’autres points de vue – d’autres hôtels où je séjournerais bientôt. Une femme d’une trentaine d’année qui porte une robe noire des bas noirs et des chaussures à talons traverse la place en poussant un landeau. Le landeau tressaute à cause de l’irrégularité des pavés. Ca me fait sourire et puis brusquement ça me rend triste. Je repense à ma mère – et à moi qui a un moment donné me suis trouvé dans un landeau poussé par elle. Ma mère a disparu. Je me rends compte enfin que – si – je suis dans une situation catastrophique. Bien sûr que non je n’arrive pas l’assimiler. Le coup de barre évidemment – et aussi ça : ce que je suis en train de faire : cette fuite à la con et vers où : vers nulle part. Une chambre d’hôtel. Et vers d’autres chambres d’hôtels ailleurs. L’ordinateur et le CD. Il faut qu’ils contiennent la solution. Je verrais ça. Pour l’instant non. Pour l’instant je n’ai pas envie – ou plutôt j’ai la trouille. J’ai envie de sortir. Je vais aller sur la place boire un coup en regardant d’en bas la fenêtre de ma chambre. Point de vue inverse. Pour voir. C’est con mais je m’en fous je vais le faire quand même.

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Re: LA MAISON DES MORTS - roman - diffusion hebdomadaire

Message par Alca//122 le Lun 14 Déc 2009 - 18:44

T'as pas peur que Dostoïevski te colle un procès au cul ?

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Re: LA MAISON DES MORTS - roman - diffusion hebdomadaire

Message par konsstrukt le Ven 18 Déc 2009 - 15:42

je l'attends de pied ferme, je lui foutrait des grands coups de bakounine dans la gueule, tiens.


Le serveur me demande ce que je veux prendre – un café – j’aurais préféré un demi mais il fait vraiment trop froid pour boire de la bière. Cinq mille Euros. Tout l’argent de mon compte épargne. L’argent du permis. De la fac. Tout cet avenir économisé par ma mère et qui n’arrivera pas. A supposer que je m’en tire à cinquante euros par jour pour dormir et bouffer – bon c’est une estimation large – ça fait environ cent jours. Ah merde. Trois mois. Pas plus. Putain de merde la vache. Il faut que je trouve des hôtels beaucoup moins cher et aussi que je fasse gaffe aux dépenses de bouffe. Bordel de merde. Je sors mon téléphone portable au moment où le serveur pose mon café avec la note. Un euro cinquante. OK. Je divise cinq mille par trois cent soixante cinq – puisque c’est ça l’idée : tenir un an avec ce fric. Ca donne treize euros par jour. La vache. Chiotte.
Je prends mon café sans me rendre compte qu’il est brûlant parce que j’ai les mains super froides et j’en bois une bonne gorgée – presque tout d’un coup en réalité – et aussitôt je ressens la brûlure dans la gorge et puis juste après sur la langue. Ma langue n’a plus aucune sensibilité – elle est comme recouverte d’un duvet – et dans mon gosier une boule douloureuse se forme au niveau de la pomme d’adam. C’est pas grave. La chaleur continue son trajet et ça fait du bien quand même. Je reste un moment avec ma tasse à la main – je suis perdu dans mes pensées – perdu dans les chiffres. La boule décroît un peu. Je termine le café d’une deuxième lampée. La brûlure est moins intense. La chaleur se répend dans tout mon corps. C’est agréable.
Juste pour rigoler je fais le calcul : soixante-six euros d’hôtel par jour et disons douze euros de bouffe par jour – l’équivalent de deux menus MacDo et dix euros de dépenses diverses : un coup à boire un ciné etc. Ca donne quatre-vingt douze euros par jour. Si je divise cinq mille par ça j’obtiens cinquante-quatre. La durée de ma survie.
Bordel de Dieu.
Je regarde ce chiffre – je suis fasciné. Je contemple aussi les chiffres après la virgule : trois quatre sept huit deux six et j’essaie de convertir ça en heures minutes secondes. environ huit heures et vingt cinq minutes. Je ris – enfin je ricane – à mon téléphone. Rien de drôle pourtant. Réflèxe de type seul peut-être. Le serveur rode. Regarde mon café vide – la soucoupe où je suis supposé payer – vide aussi. Il regarde ma degaine. Il se dit que j’ai pas l’air d’un clochard mais faudrait pas trop que je tarde. Ca se lit sur son visage. Je sors une pièce de deux euros que je pose dans la soucoupe. Il ne s’approche pas tout de suite. Il faut son petit tour. Ca n’est pas un chacal. Il empoche la pièce – « merci monsieur » - cherche dans la poche ventrale de son tablier de quoi me rendre la monnaie et sort du premier coup une pièce de cinquante centime qu’il dépose à la place de la mienne. Je la récupère et je me lève avant qu’il ait le temps de s’éloigner – « bonne journée monsieur » « au-revoir ». Je m’éloigne.
La chaleur du café ne dure pas longtemps. Il aurait peut-être mieux valu un thé ou un chocolat chaud.
Je repense aux flics – à tout ça. Au lycée. Je regarde l’heure à mon téléphone portable. Il est treize heures trente. Bientôt la reprise. Etonnant que personne n’ait appelé. Réflexe à la con : je balance mon téléphone dans une poubelle. Voilà. Comme ça personne ne m’appellera. Bonne chose de faire. Je marche dix mètres et puis je me traite de con – non mais pourquoi j’ai fait un truc aussi débile. Et pourquoi pas foutre le feu à tes papiers aussi espèce de connard – alors je reviens sur mes pas mais je change encore d’idée – je m’immobilise – j’ai pas envie de fouiller la poubelle pour récupérer mon téléphone – c’est nul – du coup je fais une dernière fois volte-face et je poursuis ma route. Tant pis pour mon téléphone et puis après tout c’est peut-être une bonne idée. Dans Ghost dog Forrest Whitaker dit que toute décision importante doit se prendre à l’instinct. Le temps de réflexion doit durer le temps de compter jusqu’à sept. J’aime bien ça – j’aime bien cette idée. Voilà. Je suis un samouraï. Enfin plutôt un ronin si on va par là. Un ronin dont la quête est de retrouver sa mère. Super. Je me prends pour un héros de manga à la con. Génial.
Mes pas m’ont emmené jusqu’au boulevard du Maréchal Juin. Je le remonte – je suis la ligne de tram jusqu’à la station Gambetta. Les restos qui entourent la place commencent à se vider. Fin du service de midi. Ceux qui mangent là ont des costards noirs ou bleu marine des cravates noires des chemises blanches ou bleu ciel et des pompes en cuir à bouts carrés ou pointus genre italien. Ils ont les cheveux courts et sont rasés de près. Quelques-uns ont des mallettes. Bon je m’en fous de ces cons-là je ne sais même pas pourquoi je les observe. Au centre de la place sous les arbres les derniers lycéens finissent leur sandwiche ou leur clope. C’est marrant je pense à eux comme à des gens différents de moi et pourtant c’est ce que je suis – un lycéen. Un lycéen un fugue même. C’est bizarre. J’ai pas envie de penser à ça. Je ne suis pas – plus – comme eux. Je préfère lever les yeux. Le vent n’est pas très fort mais fait quand même osciller les branches des arbres. Il y a un piaf sur une des branches. Je l’observe pendant une seconde ou deux et il s’envole en poussant une petite trille – comme s’il se savait l’objet de mon attention et qu’il n’aimait pas ça. Une vieille qui tire un cabas me bouscule. Un instant après un vélo me dépasse en faisait tinter son klaxon. C’est une femme de quarante ans qui le conduit. Je suis sur le trottoir au niveau d’un passage pour piétons. Je me décale. Ca me rapproche de la terrasse de la Brasserie Gambetta. Terrasse chauffée là aussi. Une moitié de la terrasse est destinée au repas de midi. Elle est bientôt vide. Les serveurs sont en train de dresser les tables en table pour boire. L’autre moitié est déjà prête à accueillir les buveurs. Elle se remplit peu à peu. Sur le trottoir la circulation des passants devient plus dense. Le ciel devient moins lumineux. Je me dis pourquoi pas – je m’intalle à une table. Je n’ai plus aussi froid que tout à l’heure. Le temps que le serveur arrive je mets dans un coin de ma mémoire le nom et l’adresse de mon hôtel – je devrais pas oublier mais on sait jamais. J’aurais pas l’air con tiens.
Le serveur arrive – « bonjour monsieur » - il est habillé en loufiat à l’ancienne avec le costume noir et blanc et le plateau rond. « bonjour – un demi s’il vous plaît ». Il me lance un sourire alors que ses yeux pensent à autre chose et va chercher ma commande.
En attendant je regarde les gens.

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Re: LA MAISON DES MORTS - roman - diffusion hebdomadaire

Message par konsstrukt le Dim 27 Déc 2009 - 17:19

à partir du 15 janvier 2010, une nouvelle revue paraîtra, qui s’appellera ANGOISSE et contiendra du texte, des dessins, de la musique, de la vidéo. par conséquent, la suite de la maison des morts ne sera plus disponible que là-dedans. donc, à partir de cette semaine, pas de nouvel épisode du roman.
dans le numéro un, vous trouverez thomas vinau, vincent vuong, laurent chambert, cindy cénobyte, baptiste duval, patrice dantard, jean-marc renault, etc.

je vous donne rendez-vous le 15 janvier pour découvrir le sommaire du premier numéro et le télécharger gratos.

***


Je marche le long d’une avenue large et moche. Un abribus – je m’y assoie. L’air frais qui détaille mon visage. Une petite vieille discute avec une autre petite vieille. Toutes les deux ont des fichus sur la tête et des collants marrons opaques. L’une des deux a un cabas à roulette en toile à motif écossais – trois roulettes de chaque côté – disposées en triangle – c’est sûrement pour franchir les marches je me dis.
Je reprends conscience du froid. Le bus arrive. Les deux vieilles montent dedans. Le bus repart. La fébrilité qui m’animait depuis une demi-heure me quitte. Je suppose que je ne suis plus excité par la bière. Putain je ne tiens pas l’alcool. Je ferais vraiment un clochard bien merdique. Cette pensée me fait sourire. J’ai trop froid pour rester assis. Je me lève. Je me remets en mouvement. Je pense à Nietzsche sans raison et puis je me demande pourquoi je pense à Nietzsche en marchant le long de ce boulevard anonyme bordé d’immeubles bourgeois avec des plaques de dentistes avocats etc. sur les portes et je me souviens de cette citation qu’on a étudié la semaine dernière en philo cette citation où il disait en gros qu’aucune pensée n’est valable si elle ne provient pas d’un corps en mouvement et là-dessus le prof nous avait expliqué que Nietzsche réfléchissait à ses problèmes bien compliqués en se baladant dans les bois – tiens un peu comme je fais moi finalement – comme quoi il avait raison Nietzsche – je repense à mon bouquin de philo et je suis bien content de l’avoir emporté – je pense à mon devoir que je devais rendre – une dissert sur l’imagination et la raison – et je pense au roman que ma mère était en train de lire avant de disparaître. Je repense à la page cornée et j’ai envie de pleurer. Je pense aux devoirs que je ne ferai plus au réveil qui ne sonnera plus pour que j’aille à l’école je repense à ma mère avec qui je ne jouerai plus jamais aux échecs et j’ai envie de pleurer.
Je me remets à marcher. J’ai envie de pisser. Ca doit être le froid ou alors la bière et le café ou peut-être le mélange des deux. Je dois être assez loin de l’hôtel maintenant – je suis peut-être de l’autre côté de la ville – tout est plus spacieux plus propre plus riche – je ne sais pas trop où je me trouve – je marche encore – l’envie de pisser et le froid deviennent obsédants – je vois un panneau qui indique la gare et c’est ma direction – intéressant je me dis – et si j’allais à la gare je me dis – prendre un billet et se tirer – se tirer demain matin – sans savoir où – bah autant aller à Paris – ça sera un bon point de départ – mais si dans l’ordi – putain d’envie de pisser – si dans l’ordi il y a un truc – un indice – qui me pousse à Marseille – bah – tant pis – j’aperçois une pissotière – c’est une pissotière à l’ancienne – en brique rouge. Je me demande ce qu’elle fout là sur une place vide – la place est entourée d’arbre sans feuille et couverte de terre brune. Avec le vent ça fait des petits volutes de poussières. Les dernières feuilles mortes qui volètent au sol. Des piafs. Des pigeons. Un boulodrome désert. Des bancs inoccupés. J’entre dans la pissotières. Trois latrines verticales et une porte ouverte qui donne sur des chiottes classiques. L’odeur acide de la pisse prend à la gorge malgré le froid. Une puissante odeur d’égoût provient des chiottes classiques. Je jette un œil : il y a une flaque d’eau sale et des traces de chaussures qui forment une piste de plus en plus effacée. Le sol c’est du carrelage – des petits carreaux de cinq centimètres de côté – certains carreaux sont blanc sale et d’autres bleu terne. Je défais ma braguette en regardant les murs. Je sors ma bite. Il y a pas mal de graffitis de cul inscrits au marqueur. Des petits annonces pédé ou hétéro. Des numéros de téléphone. Quelques messages racistes aussi. Ma bite est toute frippée toute ratatinée – La pisse met un moment à arriver mais quand elle y est c’est pour de bon. Le jet est dru. Il sent un peu le café et surtout la pisse. De la vapeur blanche s’échappe. Je termine de pisser. Je sors de là. Je me sens beaucoup mieux – plus détendu. Deux clochards ont pris place sur un des bancs de la place. Ca rend l’endroit encore plus déprimant. C’est deux vieux – ils doivent avoir la cinquantaine – des barbes grises mal taillées – des bonnets – pas mal de couches de vêtements qui me semblent crados même à cette distance. Ils boivent tous les deux une bière en boite de cinquante centilitres. Je les regarde un court moment. Ils ne font pas attention à moi. Ils sont pris par leur conversation. A les voir là en train de parler on croirait qu’ils sont là depuis des heures. Je regarde plus loin – au delà de la place – il y a un autre boulevard et de l’autre côté du boulevard une entreprise de pompes funêbres – je repense à ma mère.
Je marche vingt minutes le long du boulevard. Il est long droit et chiant. Bordé de toujours les mêmes immeubles. Régulièrement des plaques qui annoncent un avocat – un huissier – un psychiatre – etc. Je me demande quelle heure il est. Je plonge la main dans la poche de mon manteau et puis je me traite de con – je cherche des yeux un horodateur – j’en vois un à quelques mètres – il est seize heures quarante-deux. Déjà. Je n’ai toujours pas faim.
Le temps que j’arrive à la gare la circulation s’est un peu intensifiée. Au bout du boulevard il y a une poste – la vitrine est protégée par un rideau de fer – des travaux mais pas d’ouvrier – juste les machines et les barrières de protections – des sex-shops et des bars à hôtesses.
Mon cœur se met à battre plus vite à cause de la présence de la gare. Le boulevard débouche sur un croisement. Je prends sur la droite pour contourner d’autres travaux. Je passe devant plusieurs brasseries. Les terrasses ne sont pas chauffées. Il y a des gens assis – surtout des gens seuls avec des gros sacs de voyage – je pense au mien qui est dans la chambre d’hôtel et que je n’ai même pas déballé. Il y a un groupe de zonards avec des chiens assis contre le rideau de fer d’une brasserie fermée. Sur le rideau de fer il y a des tags. Il y a aussi une affiche « A VENDRE » avec le nom d’une agence et un numéro de téléphone – les couleurs sont palies par le temps. Un des zonards me demande si j’ai de l’argent pour lui. Je réponds non – il me demande si j’ai une cigarette – je réponds que je ne fume pas. Il maugrée pas grave et retourne avec les autres. Ils boivent la même marque de bière que les deux vieux clochards de tout à l’heure. Je ne distingue pas le nom mais les couleurs sont les mêmes. Je traverse la rue et puis la voie de tram. Sur le parvis de la gare il y a des fumeurs. J’entre dans la gare. La chaleur et le brouhaha contrastent violemment avec le silence gelé de la rue.
Je cherche un distributeur de billets. Je retire la plus grosse somme possible – cinq cent euros – voilà. Ce geste me plonge enfin dans la réalité de ce que je m’apprête à faire. Déchiffrer les indices – s’il y en a – laissés par ma mère. Partir à Paris. Tout quitter. La chercher. Tout plaquer – changer de vie. Sur une décision prise en dix secondes. Non en sept. Je souris. Je plie les billets et je les range dans mon portefeuille et puis je vais faire la queue. C’est long. Mes pensées errent. Je pense à ma mère mais d’une façon différente. Je ne suis plus aussi angoissé ni aussi triste – même si tout ça subsiste comme une sous-couche – une armature qui soutient tout le reste : de l’excitation – du stress – du courage – de la curiosité. Je me sens plutôt bien. Je m’imagine déjà dans le train pour Paris. La tête pleine de ce que j’aurais découvert dans l’ordinateur et sur le CD. La file avance petit à petit. Vraiment pas vite. Pas beaucoup de guichet. Toujours le brouaha. Les plafonds très hauts amplifient tout. Donnent un écho terrible au moindre éclat. La file avance lentement – rythmée par les annonces des trains – les TER – les TGV – les Téoz – le Corails intercité. J’avance pas à pas. Je n’ai plus la trouille de ce que je vais découvrir – même si c’est bizarre – on ne disparaît pas pour aller jouer au scrabble ça c’est sûr – c’est forcément des trucs bizarres ou tordus ou violents enfin en tout cas c’est forcément des trucs qui ne vont pas me plaire – je n’ai pas peur. L’appréhension m’a quitté. Je repense aux clodos et aux zonards. Sans raison.
Mon tour finit par arriver. Je demande un billet pour Paris – le type demande aller simple – oui – pour quand – aujourd’hui ou demain matin très tôt mais le billet le moins cher possible – vous avez moins de vingt-cinq ans ? – oui – la carte – non – je mens en disant ça – je ne veux juste pas être repéré – le mec cherche – il me demande à quelle heure je veux être à Paris – n’importe quelle heure je m’en fiche tant que c’est demain – il continue à chercher – il me dit qu’il a un billet pour vingt-neuf euros qui part ce soir à minuit quinze arrivée à Paris six heures trente-sept – ça me va très bien – supplément couchette – non c’est pas la peine – siège inclinable alors – voilà – vous réglez comment – en espèces. Je tends un billet de cinquante euros – il me rend la monnaie et mon billet. Je dis au revoir il ne me répond pas. En quittant la gare je regarde mon billet. Le numéro de train le numéro de place. Ca me serre le cœur. Je ne suis pas certain de ce que j’éprouve.
J’entre dans MacDo et j’ai encore mon billet à la main. Pareil qu’aux brasseries. Les tables occupées par des gens pressés qui ont calés leurs gros sacs comme ils peuvent. De nouveau je pense à mon gros sac à moi et à ma chambre d’hôtel et qu’il va falloir aller le chercher – en taxi peut-être. Il y a la queue ici aussi. Je regarde mon billet – je regarde le nombre de kilomètres qui me séparent de Paris. Mon tour arrive.

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